Montpellier à l’école du mapping

Univers // mardi, 22 mai 2018 // Rédigé par Gwenaël Cadoret

Montpellier a accueilli la quatrième édition de Cœur de Ville en Lumières. Onze projections monumentales attirant près de 100 000 spectateurs en trois jours. Et, depuis deux ans, la manifestation ouvre ses murs aux écoles artistiques. L’occasion pour 200 étudiants d’apprendre, en quelques semaines, les rudiments du mapping. Des créations qui étonnent, par leur fraîcheur et leur originalité.*

 

« Nous ne sommes pas Lyon, et nous ne serons jamais Lyon ! Cœur de Ville en Lumières vise simplement à valoriser et animer le centre-ville, et mettre en valeur le savoir-faire local. » Cadre aux espaces publics à la mairie, Stéphane Lopez le reconnaît : en matière de fête des lumières, Montpellier a tout à prouver.

Du 30 novembre au 2 décembre, Cœur de Ville en Lumières fêtait sa quatrième édition. Chaque année, l’événement organisé avec la Chambre de Commerce attire près de 100 000 spectateurs. Mais il n’a pas l’aura de Lyon ou Chartres.

 

Comment exister ? À défaut d’un budget faramineux permettant d’attirer les grands noms, l’organisation préfère se démarquer. « Il faut se créer une identité propre, nous dit Stéphane Lopez. Notre pari est d’en faire un laboratoire, offrir l’espace public à l’expérimentation, à la créativité locale. » Dans une ville étudiante comme Montpellier, les organisateurs ont donc sollicité, à côté des appels d’offres traditionnels, les écoles artistiques.

En 2016, ArtFX et l’ESMA (animation, arts graphiques…) avaient répondu à l’appel. Cette année, Objectif 3D (3D/Jeux vidéo), l’ENSAM (architecture) et, dans une moindre mesure, Studio M (graphisme/communication), ont rejoint l’aventure. Au total, près de 200 étudiants étaient donc mobilisés.

 

« Une dynamique se crée, se réjouit Stéphane Lopez. On souhaite toucher le maximum d’établissements. Il n’y a pas de compétition, de prix. Cela crée une émulation saine. La diversité des propositions enrichit la manifestation. » Il salue les écoles qui « jouent le jeu à fond. Elles mobilisent les cadres pédagogiques, déchargent les élèves. Tout cela est pris au sérieux ».

Normal : les grandes façades (plus de 200 m2) mises à disposition ont un caractère emblématique : la cathédrale de Montpellier (via un vidéoprojecteur 20 000 lumens et trois projecteurs Led) et la cour du couvent des Ursulines (deux vidéoprojecteurs 20 000 lumens en dual). En plus, les classes jeu vidéo d’Objectif 3D et ArtFX ont créé cette année quatre jeux en mapping interactif dans l’Agora de la Danse (vidéoprojecteur 20 000 lumens et trois projecteurs Led).

 

 

Pédagogie du mapping

Le défi est d’imaginer comment enseigner la projection monumentale. « En France, il n’y a pas vraiment de formation dédiée, c’est encore un secteur d’autodidactes », rappelle Yan Kaimakis. Reconnu internationalement, ce programmeur effets temps réel basé à Montpellier a été chargé par la Ville d’apporter aux écoles la « culture du mapping. Faire disparaître et révéler une façade, jouer avec l’architecture… ».

Pour les enseignants, l’intérêt pédagogique est clair : « La deadline est réelle : les travaux seront confrontés au regard du grand public. Ils travaillent en groupe, comme les pro. Pour projeter début décembre, cela impose de s’y pencher dès la rentrée. C’est intense ! » Les contraintes : produire une vidéo de 4 min 30 s hors générique, qui corresponde à un public familial et « respecte » les bâtiments. Il était, par exemple, interdit de « détruire » la cathédrale !

 

« C’était un vrai exercice de style, estime Aurélyen Daudet, superviseur du projet chez ArtFX. Les jeunes ont pu réinvestir autrement et approfondir leurs connaissances en transition, narration, rythme, composition d’image… Ils découvrent des contraintes qu’ils ne connaissaient pas, et trouvent des solutions. »

Il a aussi fallu découvrir (ou redécouvrir) les outils informatiques : Nuke, Maya, Houdini, After Effects… Une drôle d’expérience pour les étudiants en architecture. « On n’a jamais fait d’animation, soufflent-ils. On partait donc de loin avec les outils. On s’est formés sur le tas, avec des tutoriels sur Internet, des conseils des enseignants. On a limité les effets, et on s’est concentrés sur l’histoire. Mais on n’imaginait pas que cela prenait autant de temps… ».

Pousser le contraste, saturer la colorimétrie, jusqu’à obtenir « un rendu moche » à l’écran, ce n’est pas non plus naturel. « Au début, ils ont eu du mal à accepter ce qu’ils voyaient, explique Adrien Boutin, motion designer et enseignant à l’ESMA, mais le résultat va les étonner. »

 

 

Aller vers la simplicité

Dernière notion complexe : l’échelle. « Quand on est allés voir le bâtiment, on a réalisé que c’était super grand, tranche une étudiante. Il faut faire attention à ne pas noyer le regard avec trop d’informations. »

Pour Adrien Boutin, « c’est le plus frustrant. Ils vont parfois passer beaucoup de temps sur des petits détails, une animation de quelques secondes, que le public ne remarquera peut-être pas. On le leur répète : il faut aller vers la simplicité ! »

Chaque établissement a adapté le projet à ses programmes, entre workshop rapide et atelier étalé sur plusieurs semaines. Du côté de l’école d’archi, la quinzaine d’élèves de dernière année ont planché trois mois intensifs sur la projection !

 

« On a pris du temps, car notre formation nous pousse à comprendre le sens du bâtiment, son épaisseur historique, pour en déduire des images, expliquent Lydia, Margaux, Sandra et Manon, les jeunes DA du projet… On ne proposera pas un résultat aussi technique que les autres, mais il sera complémentaire : il raconte autre chose ! »

Ce qui les a aidés : découper au laser une maquette du bâtiment, pour tester le rendu. « Cela change tout par rapport à un écran, assurent-ils. On voit vraiment ce que nos idées peuvent donner. » Mais ils ont pu rattraper leur déficit technique par la narration.

Une autre difficulté du projet : le scénario est ce qui a demandé le plus de temps et de travail. « On est tous sur le fil du rasoir, entre histoire trop terre à terre et abstraction trop allégorique, sourit Adrien Boutin. Il ne faut pas oublier de donner du plaisir au public, trouver une cohérence dans le scénario. »

 

 

Une expérience magique

Mais le jeu en vaut la chandelle. Avant même de voir les versions finales, Yan Kaimakis, Eva Lacroix (représentant la CCI) et Eric Dufour (Ville) se disaient « bluffés » par les étudiants. « C’est génial, très original, différent de ce que l’on voit habituellement », souligne Eva Lacroix. « Franchement, c’est très fort, ce qu’ils font, complète Yan Kaimakis. Pour des étudiants qui découvraient le mapping, le résultat est super. On se rapproche parfois du niveau professionnel ! »

Et au-delà de la réputation des écoles, Isabelle Teissedre, directrice pédagogique de l’ESMA, y voit surtout « une expérience magique pour les élèves. Ils peuvent en être fiers. Ce qu’ils ont appris leur sera forcément utile un jour, dans leurs jobs respectifs. Et qui sait si cela suscitera des vocations… ». Derrière leur écran, Marion, Cyrille ou Claudine confirment : « Cela donne envie de recommencer ! Ce n’est pas un métier que l’on connaissait, mais cela fait un peu rêver. »

 

Au final, Cœur de Ville en Lumière a tout à y gagner. « Les écoles amènent un supplément d’âme, observe Stéphane Lopez. Les jeunes proposent leurs créations dans leur ville, souvent sous les yeux de leurs familles. » La ville souligne d’ailleurs que le deal est « gagnant-gagnant. Les écoles ont une belle vitrine gratuite pour présenter leurs talents. Et pour la Ville, cela permet d’animer le centre-ville sans avoir une ligne de dépense trop énorme. »

 

 

Ne pas remplacer les pros !

La question a effleuré les élus : pourquoi ne pas confier toute la manifestation à des étudiants ? Après tout, cela permettrait de limiter son budget. Certaines écoles ont ainsi reçu, depuis l’an passé, des sollicitations de collectivités pour réaliser des exercices sur leurs façades ! Pour Aurélyen Daudet d’ArtFX, « c’est un peu limite. Les étudiants restent des étudiants. Ils ne sont pas là pour prendre le travail des autres ! ».

D’ailleurs, l’idée a été très vite balayée, assure Stéphane Lopez : « Les projets étudiants ne se substituent pas aux pros. Les écoles sont là pour s’exercer, pas pour répondre à une commande. On leur offre l’opportunité de tester leurs créations, cela ne va pas plus loin. Il y aura toujours de grands sites qui feront l’objet d’appels d’offres. »

 

 

Le jeu vidéo, outil de mapping interactif

Depuis l’an dernier, Cœur de Ville en Lumières teste des expériences interactives. Pour cette édition, les étudiants en jeux vidéo ont imaginé quatre petits jeux funs et ludiques. Projetés sur le mur d’un amphithéâtre, ils invitaient deux joueurs, manettes en mains, à collaborer avec leurs avatars. Et même si le travail de mapping était moins poussé, pour faciliter la jouabilité, les élèves ont intégré la façade dans le gameplay.

« On touche à la réalité mixte, car les éléments du mur participent au jeu, explique Brice Maurin, responsable pédagogique Jeux vidéo chez ArtFX. Les quatre jeux sont simples à prendre en main et sont amusants à regarder. Projeté, le jeu devient un spectacle ludique et visuel. » Avec un caractère immersif, car on adhère facilement à l’expérience.

L’interactivité devrait se développer pour les prochaines éditions. « C’est peut-être le début de quelque chose, juge Stéphane Lopez. On ne sait pas où cela peut nous mener. Qui sait si, un jour, on ne proposera pas des projections où le public peut intervenir avec son smartphone… ».

 

* Article paru pour la première fois dans Sonovision #9, p.14-15Abonnez-vous à Sonovision pour accéder à nos articles dans leur totalité dès la sortie du magazine.

 

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