Quand cinéma et mapping se rejoignent à la Fête des Lumières

Univers, Lieux Public // jeudi, 11 janvier 2018 // Rédigé par Gwenaël Cadoret

Finis les chapelets d’effets spéciaux. De plus en plus de studios construisent leurs projets de mapping comme de véritables courts-métrages. Incarnation, effort sur la narration, tout est fait pour répondre aux attentes d’un public de plus en plus exigeant. Une « nouvelle vague » qui s’empare de la Fête des Lumières.

 

Une révolution s’amorce-t-elle ? Du 7 au 10 décembre, la Fête des Lumières  a réuni plusieurs millions de spectateurs à Lyon. Et il suffisait de regarder le programme pour vérifier qu’une tendance de fond bouscule le milieu du mapping.

« Le nouvel enjeu, c’est la narration, glisse un habitué des grands événements. Les shows ont souvent été assez légers là-dessus. Le public commence à se lasser. »

 

Le sujet a d’ailleurs animé les discussions, lors du Global Art Award de Dubai, mi-novembre. « Beaucoup de propositions ne racontent pas assez une histoire, relate un spécialiste de la projection. C’est parfois tellement abstrait que l’on en perd le sens. »

Symbole de cette évolution : la place des Terreaux, le site majeur de la fête lyonnaise, a été confiée cette année au studio Pixel n’Pepper, studio dont la présidente et directrice artistique, Nathanaëlle Picot, est l’une des engagées en faveur d’un mapping plus narratif.

« En début de carrière, j’ai beaucoup travaillé pour les théâtres et opéras, raconte-t-elle. La projection n’est alors pas centrale : elle sert d’écrin, de décor. J’ai conservé cette envie de raconter quelque chose, de donner du sens. »

 

 

Raconter une histoire

Réputé depuis 25 ans, ayant travaillé sur les JO de Salt Lake City (2002), le 60e anniversaire du débarquement en Normandie ou le 20e anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le studio Pixel n’Pepper a pourtant attendu l’an passé pour investir la Fête des Lumières. « On hésitait depuis plusieurs années, précise la créatrice, j’avais dit au directeur, Jean-François Zurawik, que l’on ne viendrait que pour proposer quelque chose de différent, qui nous ressemble. Pas du mapping classique. »

Car la créative pointe « un souci récurrent » dans les projections monumentales : « On l’a vécu nous-mêmes : on va proposer quelque chose d’un peu abstrait, contemplatif. C’est beau… mais cela ne raconte rien. » Un choix qui ne conviendrait pas, selon elle, à la Fête des Lumières. « On oublie la dimension de spectacle, le public. À Lyon, on touche des familles, des enfants. Ils ne sont pas là pour voir des images froides et désincarnées… » Elle s’estime redevable face au public : « On doit leur apporter un peu de magie, d’émerveillement. Les effets, c’est bien, mais s’ils racontent une histoire. »

En 2016, pour sa première à Lyon, le studio avait illuminé la Grande Roue de Bellecour. Avec, déjà, cette intention de narration : son « songe forain » racontait le monde du cirque par ceux qui l’animent. « On était déjà dans un mélange entre court-métrage 3D et mapping, suivant un personnage au fil de l’histoire, détaille Nathanaëlle Picot. On est là, parce que l’organisation croit en notre démarche narrative. C’est un signe que la Fête a envie de se renouveler. »

 

 

Court-métrage ou mapping ?

Cette année, changement d’échelle, avec les Terreaux. Un vrai défi, aux yeux de Nathanaëlle Picot. « On veut aller encore plus loin que l’an dernier. Pour les Terreaux, il ne faut pas proposer quelque chose de lénifiant. On est face à un public large : on ne va pas présenter une thèse sur l’histoire de la ville ! »

Leur proposition, « Enoha fait son cinéma », racontera l’aventure d’une petite fille et de son chat, revisitant l’histoire du cinéma par ses films célèbres. « La petite fille recrée dans son imaginaire l’univers du cinéma : les Frères Lumière, Méliès, Chaplin, les westerns, la science-fiction… On a donc réimaginé des décors par le prisme du regard d’une petite fille. Il y aura de l’humour, des pieds de nez. C’est un hommage un peu irrévérencieux ! » Au cœur de la projection, les personnages joueront avec les décors, l’architecture, provoquant effets et transitions…

 

Comme dans les films d’animation, l’histoire offrira plusieurs niveaux de lecture. « Les plus grands pourront jouer à deviner les films, les références. Les enfants s’amuseront avec la fillette et son chat. On est vraiment dans le divertissement grand public. » Ultime clin d’œil au monde du dessin animé : le chat aura « un rôle d’alter ego comique provoquant des situations cocasses ».

Pour Nathanaëlle Picot, l’incarnation change tout dans une œuvre projetée. « Le mapping est un média assez froid, distant. Créer un personnage attachant, cela apporte un peu de chaleur, de folie. Et dans un espace très large comme le musée des Beaux-Arts, l’animation 3D rend le résultat moins plat. Cela nourrit l’expérience, pour la rendre plus immersive. »

Une telle démarche « change la façon de travailler », assure-t-elle. « Le décor redevient un écrin, et l’accent est mis sur le personnage. Les temps d’animation doivent être beaucoup plus réfléchis : on ne va pas déplacer une petite fille sur toute la largeur du musée ! On doit donc trouver des transitions, imaginer des entrées, des sorties. » Un gros travail de scénarisation à réaliser en amont.

 

 

Toucher le public

Il y a trois ans, le studio Inook avait fait le buzz en projetant les Anookis (de petits inuits) sur l’Opéra. Là encore, l’accent était mis sur le scénario et l’incarnation. « Nous aussi, on voulait prendre le contrepied de ce qui se faisait habituellement, sourit David Passegand, cofondateur du studio Inook, ne pas proposer un énième grand tableau d’effets spéciaux sur une musique symphonique. Et le public a adoré. » À tel point, que depuis, les Anookis voyagent en France et à l’étranger ; ils et ont même obtenu leur série télé sur France Info !

David Passegand juge que ce renouvellement est utile pour la Fête des Lumières. « On propose un peu de fraîcheur, de nouveauté. C’est complémentaire avec d’autres propositions, car on ne va pas projeter les Anookis sur une cathédrale ! »

Mais il conseille à tous les créatifs de « se prendre moins au sérieux. Les studios ont tendance à se brider tout seuls. Or les commanditaires ne demandent que ça, un peu d’originalité, de folie ! Le côté fun, cela touche le public. Il s’identifie plus facilement aux personnages. Le rire, c’est universel. »

 

Qu’en pense Jean-François Zurawik, en charge de la Fête des Lumières ? Que du bien. « C’est vrai, on a eu à une époque un peu trop d’effets gratuits, une succession de constructions-déconstructions. Mais depuis plusieurs années, l’incarnation et la narration sont des éléments importants dans les projets que l’on sélectionne. »

D’ailleurs, cette année, la Grande Poste de Bellecour accueillera une œuvre qui rappellera celle des Terreaux : dans « Insert Coin », le Hollandais Mr Beam met en scène deux enfants et leur chien voyageant dans le monde des jeux vidéo. « C’est important de raconter une histoire, tout en jouant avec l’architecture, précise Jean-François Zurawik. Nathanaëlle Picot a une approche narrative très développée, c’est certain. Mais il y a différentes façons de raconter des histoires, de faire passer des émotions. »

Le seul risque ? Que certains taxent ces créations de « trop grand public », et pas assez artistiques. Mais Jean-François Zurawik balaye cette critique. « Un peu d’humour, de légèreté, c’est très bien. Je défends cette idée à la Fête des Lumières : on peut faire quelque chose de populaire et de qualité ! Quand on est en famille ou entre amis, au milieu de la foule, avec une météo pas toujours facile, on a envie de prendre du plaisir ! La première qualité d’une bonne création, c’est de réussir à provoquer l’émotion instantanée, l’étonnement. C’est cela que retiennent les gens. » Plus de poésie, et moins de technique ?

 

 

Les Terreaux, un défi technique

L’immensité du site, réunissant l’Hôtel de Ville et le musée des Beaux-Arts, impose de gros moyens techniques. Pixel n’Pepper a donc prévu un dispositif de douze projecteurs.

« En majorité des Epson Laser Grande Surface 25K, précise Nathanaëlle Picot. Cela nous permet d’être sûrs de la puissance lumineuse. Et on a des 12K pour des détails, comme le clocher. »

Pour modéliser la place, le studio a utilisé un scanner laser 3D. « La lasergrammétrie est encore peu répandue. Or, cela offre une précision unique. On obtient un nuage de points à partir duquel on peut refaire une modélisation lissée des bâtiments, une empreinte parfaite. On maîtrise alors l’architecture et l’espace. »

Ensuite, l’équipe a déterminé un point de vue idéal, et simulé une position virtuelle pour chaque projecteur. « Grâce à cela, on peut ensuite tricher au niveau de l’angle de vue. Pour chaque bâtiment, on fabrique toutes les perspectives en fonction de cet œil parfait. »

 

 

Une opportunité pour la communication corporate

Selon Nathanaëlle Picot, la narration a tout à fait sa place dans les mappings corporate. « Notre regret, c’est que dans le milieu de l’événementiel, on crée des formes très jolies, mais un peu vides de sens. L’image est censée dire quelque chose, mais à force, elle ne dit plus rien. » Elle y voit l’opportunité de se démarquer. « La narration permet de sortir de la communication traditionnelle, des mêmes mots que l’on retrouve partout : avenir, modernité… Utiliser l’humour, l’imaginaire, faire appel à l’émotion, c’est impactant pour le public. »

 

* Article paru pour la première fois dans Sonovision #9, p.16-17. Abonnez-vous à Sonovision pour accéder à nos articles dans leur totalité dès la sortie du magazine.

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