Histoires en numérique

Univers, Muséographie // jeudi, 18 octobre 2018 // Rédigé par Annik Hémery

Le numérique s’impose dans les monuments historiques. À la Bibliothèque humaniste à Sélestat (juin 2018), au Musée océanographique de Monaco (juillet 2018) et à l’Hôtel de la Marine à Paris (2019).


 

Le numérique s’invite d’ordinaire dans les musées pour pallier l’absence de collections ou la difficulté d’accéder à l’objet muséal, ou bien pour donner une interprétation pertinente d’un propos muséographique ardu. À Monaco, Paris ou Sélestat (Alsace), le contexte est saturé d’histoire, de décors, d’objets et de patrimoine, qu’il s’agisse d’un musée du XIXe siècle, d’un hôtel prestigieux du XVIIIe siècle ou d’une ancienne halle aux blés accueillant des manuscrits du Moyen-Âge. La médiation numérique a pourtant réussi à s’imposer tout en s’intégrant à l’architecture des lieux, se faufilant dans des scénographies contemporaines, en côtoyant des objets de collection et même en dialoguant avec des techniques éprouvées comme les théâtres optiques. Ces scénographies déployées au Musée océanographique de Monaco, à l’Hôtel de la Marine à Paris ou 
à la Bibliothèque humaniste à Sélestat, ont été menées de main de maître par Clémence Farrell, spécialiste des scénographies numériques (elle a ouvert il y a deux ans Museomaniac, une société de production d’expositions et d’événements, d’audiovisuels et de multimédias), Thierry Prieur, qui a ouvert l’agence de scénographie digitale Ilusio à qui l’on doit la mise en place du fameux jeu de simulation collectif et collaboratif Epidémik, et l’agence multimédia Moskito qui a su coordonner tous les corps de métiers (du programmeur 
à l’installateur audiovisuel) pour une bonne intelligence du projet. « La médiation numérique doit se montrer juste tout en se faisant oublier », rappelle Emmanuel Rouillier, fondateur de Moskito.

 

Bibliothèque humaniste, lire dans les textes

Rénovée par Rudy Ricciotti, la Bibliothèque humaniste de Sélestat réunit plusieurs fonds, dont la riche bibliothèque de l’humaniste médiéval Beatus Rhenanus. Pour présenter au public cette exceptionnelle collection composée de 460 manuscrits anciens et modernes, 550 incunables et 2 500 imprimés du XVIe siècle (inscrite au registre Mémoire du monde de l’Unesco), la Bibliothèque a opté d’emblée pour une médiation en partie numérique, à même de rendre plus attractif et compréhensible le contenu des livres (écrits en latin ou en vieux français), et compenser la frustration de ne pouvoir feuilleter lesdits ouvrages, sans pour autant aller jusqu’à faire de la visite une expérience mémorable à renforts de dispositifs immersifs trop spectaculaires.

Dans ce lieu chargé d’histoire, la sobriété a donc prévalu et le parcours de visite, défini avec la muséographe Murielle Meyer, l’atelier de scénographie A Kiko et l’agence multimédia Moskito (avec Dévocité), ont pris soin de se doter, aux bons endroits, de nombreux « feuilletoirs » virtuels en forme de pupitres de copistes, lesquels offrent différents et efficaces scénarii d’accès au savoir.

Sélectionnés par la Bibliothèque, tous les fac-similés numériques reproduisent les livres les plus remarquables du fonds : manuscrits enluminés, cartographies, herbiers et encyclopédies sans oublier la correspondance de l’humaniste avec Erasme, ni son cahier d’écolier. Celui-ci est exposé à l’entrée à côté de son original, présenté sous une cloche. Sur un écran tactile encastré dans un mobilier en bois massif évoquant un lutrin, le visiteur peut ainsi feuilleter plusieurs pages d’écriture de l’humaniste et découvrir des séquences en motion design dévoilant la vie des étudiants à la Renaissance. La scénographie recourt régulièrement à cette configuration, qui autorise toutes sortes de manipulations stimulantes, qu’elles soient didactiques ou ludiques. Dans un collatéral, l’atelier du copiste permet ainsi au visiteur de s’initier à la calligraphie numérique en recopiant sur une table tactile, au doigt ou au stylet, un mot en latin d’une version allégée d’un des chefs-d’œuvre de la Bibliothèque, Le Livre des miracles de sainte Foix. Les pages se recomposent au fil des interventions et une copie numérique 
du manuscrit s’obtient ainsi progressivement. Pour stimuler les apprentis copistes, le nombre de mots copiés s’affiche en temps réel sur un écran dans le hall d’accueil. Plus loin, l’atelier de l’imprimeur propose de composer un mot en choisissant à l’écran des caractères gothiques. Une fois les lettres disposées en miroir dans la casse puis encrées, une carte imprimée avec le mot sort d’une fente du mobilier. Des séquences animées mettant en scène la presse de Gutenberg, reconstituée en 3D, et le processus de l’imprimerie introduisent l’atelier.

C’est le même principe de table tactile, toujours légèrement inclinée pour le confort de la lecture, qui permet de découvrir six des plus précieux livres du Trésor. Long de quatre mètres, ce dispositif « multitouch » théâtralisé est placé au cœur de la nef, juste en face d’un grand cube en

verre noir sérigraphié abritant les chefs-d’œuvre rangés dans des compactus. Elle permet à six personnes en simultané de compulser plusieurs pages de fac-similés (les originaux sont présentés ouverts et bien à l’abri derrière la vitre). Afin de pimenter la manipulation qui commande aussi les éclairages de la vitrine, ont été placés sur certaines pages des points d’intérêt correspondant à des anecdotes ou des éléments d’interprétation. Chargée de la conception et de la mise en œuvre technique des interfaces tactiles, l’agence multimédia Devocité a recouru, pour cette grande table, à trois écrans 55 pouces mis bout à bout à l’intérieur d’un cadre tactile infrarouge fabriqué sur mesure par la société ZaagTech. Les autres écrans tactiles (des Iiyama 32 pouces) utilisent des dalles capacitives projetées, qui permettent à la surface tactilisée d’affleurer le mobilier en bois et donc, là encore, de se fondre dans le décor conçu par A Kiko.

La scénographie ne néglige pas par ailleurs les manipulations tangibles. Pour introduire l’encyclopédie imagée La Cosmographie universelle, le dispositif de médiation consiste ainsi à choisir une gravure sérigraphiée sur une plaquette en bois intégrant une
 puce RFID. Placée sur un support, celle-ci déclenche une diffusion audio directive.
 Pour tous les dispositifs, a été mis en place par Devocité un back office efficace (un CMS construit sur mesure) permettant au musée de compléter facilement sa base de livres consultables dans la limite des fonctionnalités retenues. De même, l’installation audiovisuelle et multimédia, mise en place et configurée par ETC, se veut d’une utilisation simplifiée qui recourt à un show control réalisé en interne à partir d’un automate industriel.

À noter que c’est une robuste imprimante thermique de billetterie de la marque Boca qui a été choisie pour imprimer les essais des copistes en herbe.

 

Au Musée océanographique de Monaco, plongées avec les princes


Au cœur du Musée océanographique de Monaco, la salle Albert-Ier a souvent abrité des créatures géantes comme le squelette d’un rorqual ou le fac-similé d’une baleine.
 Et les expositions ont souvent rimé avec l’échelle 1 comme celle sur les requins pour laquelle une fresque interactive de plus de 20 mètres de long avait été réalisée par l’agence Réciproque. Pour les dix prochaines années, le Musée a choisi de faire de ce lieu classé, qui accueille l’exposition permanente Monaco et l’Océan, le fer de lance de sa mission d’exploration et de protection des océans menée par les princes de Monaco, Albert Ier, Rainier III et Albert II. Mandatée pour la scénographie avec l’agence d’architecture Koya et les Films d’Ici, Clémence Farrell, qui s’est fait une spécialité des scénographies numériques (Historial Jeanne d’Arc à Rouen), s’est inscrite dans ce hors norme en installant dans la nef le « squelette » d’un bateau de 25 mètres de long. « Ce bateau va susciter évidemment beaucoup de questions et solliciter l’imaginaire », convient la scénographe qui recourt aussi à l’immersion et à l’interactivité pour introduire son sujet (l’océan, ses princes et sa sauvegarde), lequel s’ancre dans le réel avant de se poursuivre en numérique. Entre autres dispositifs immersifs, le théâtre optique se décline ici à échelle un et, quatre fois de suite, pour écouter le prince Albert Ier raconter ses campagnes océanographiques. Pour que l’effet d’hologramme soit réussi, l’artiste Pierrick Sorin a prêté main forte au réalisateur Olivier Brunet, qui signe tous les audiovisuels et multimédias de l’exposition, pour filmer en 4K sur fond noir le comédien George Claisse interprétant Albert Ier.

La traversée la plus spectaculaire a lieu toutefois dans la cale du bateau où un tunnel d’images constitué par 32 écrans synchronisés a été érigé. Coréalisé par Olivier Brunet et Yannick Tholomier (IJIN Prod), le film 3D de 4 minutes simule une plongée à 300 mètres de profondeur, en compagnie de Rainier III et du commandant Cousteau. Il a été mis en place et validé en réalité virtuelle, une première en muséo.

Les découvertes (nasse, cerf-volant météorologiste...) et les expériences scientifiques du prince Albert Ier s’appréhendent, quant à elles, au moyen de nombreux dispositifs interactifs hybrides qui mêlent des procédés électromécaniques mis au point par les manipeurs de Vert Olive avec des simulations numériques programmées par Novelab. Pour induire un mouvement dans le film, il faut ainsi tourner une manivelle, tirer sur une vraie corde pour diriger un cerf-volant virtuel... « Le visiteur refait les gestes du prince quand il effectuait des prélèvements, analysait le plancton... », précise Clémence Farrell.

Le dispositif interactif le plus inédit – entre autres pour sa taille – se trouve sur le pont
 du bateau où une longue table multitouch à huit écrans invite à jouer en individuel ou en groupe à un jeu évolué sur l’écocitoyenneté. Programmé également par Novelab, celui-ci propose de se mettre à la place d’un maire devant choisir, pour sa ville, les industries
les moins polluantes. À la proue, une sphère
 à leds symbolisant la Terre offre plusieurs animations thématiques (sur le réchauffement climatique...). Dominant le tout, le mur d’images installé à l’étage est dédié à Albert
 II, qui s’est engagé lui aussi dans la protection du monde marin (contre l’acidification, la surpêche...). Synchronisée aux propos du souverain, l’installation, placée devant une fenêtre donnant sur la baie de Monaco, est composée d’un grand écran transparent sur lequel est projeté Albert II, qui a été filmé sur un fond vert bordé par des écrans HD et d’un long plateau à écrans encastrés. Cette complexe plongée dans l’image (décomposée en 19 écrans) est pilotée, de même que le tunnel d’images, par des lecteurs BrightSign synchronisés. Une solution choisie (par la maîtrise d’ouvrage), de préférence à un show control, et mise en place par ETC.

 

Hôtel de la Marine, le numérique au service du grand siècle


Fin 2019, l’Hôtel de la Marine ouvrira ses portes au public. Bâti sous Louis XV, place de la Concorde, le bâtiment d’Ange-Jacques Gabriel aura fait office de garde-meuble pour la Couronne puis de siège pour l’état-major de la Marine jusqu’en 2015. Ce petit Versailles à Paris ambitionne aujourd’hui de devenir un temple de la gastronomie, considérée par l’Unesco depuis 2016 comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité et de l’Art de vivre à la française. Menée par les architectes scénographes Moatti-Rivière avec Thierry Prieur (Ilusio), la scénographie mise sur une médiation numérique et sonore afin de redonner tout leur lustre aux pièces d’apparat et faire de la visite une expérience spatiale active du monument. Et ce, dans le périmètre accordé par les Monuments historiques qui n’autorisent ni les vidéoprojections sur les façades ni l’accrochage d’équipements audiovisuels, y compris les passages de câbles électriques au sol.

Chargés de construire ce parcours de visite, les scénographes distinguent néanmoins les dispositifs scénographiques architecturaux de la médiation à proprement parler : les deux pouvant participer pareillement à l’immersion. Le premier d’entre eux, le Tapis lumineux a été pris en charge par les architectes et les plasticiens lumière de l’agence 8’18”. Cette installation inédite de 450 m2 dans la Cour d’Honneur consiste en un pavage de marbre noir à motif « en queue de paon », dans lequel sont intégrés des luminaires miniatures.

Pas moins de 7 000 sources à leds blanches équipées d’une optique diffractante reproduiront, au sol, les effets lumineux des lustres à pampilles du grand siècle. Interfacé avec un média serveur associé à un logiciel de pixel mapping, ce tapis lumineux composera des motifs changeants et dynamiques. « Intégrer dans un seul pavé tout le cablage, l’interfaçage et le pilotage est en soi une prouesse », remarque Vincent Taurisson (VTIC), qui intervient dans le projet comme ingénieur-conseil en dispositifs multimédias et audiovisuels.

Tout aussi « grand siècle », le second dispositif, Le Grand Lustre numérique, est suspendu au-dessus de la Cour couverte de l’Intendance. Vaste anneau motorisé de 36 mètres de périmètre, le lustre en forme d’ « anse de panier » porte sur sa face intérieure des panneaux à leds pour servir à la médiation (en informant sur les routes maritimes et le commerce des épices par exemple) et à la signalétique dynamique, tandis que sa face extérieure joue avec les motifs prismatiques de sa coque en polycarbonate. « Il s’agit là encore d’un dispositif hors catalogue, poursuit Vincent Taurisson. Il associe en effet trois contraintes : une courbure continue et régulière du support écran, une luminance élevée et une densité des pixels dont le pitch doit être inférieur à 3 millimètres. » Le Grand Lustre sera couplé au Confident, un audioguide ouvert qui s’interfacera avec tous les contenus image. Véritable pièce maîtresse de la scénographie, ce Confident, qui fera l’objet d’un appel d’offre, est indissociable des parcours de visite. Outre limiter l’implantation des équipements audio dans des espaces classés, il assure la diffusion spatialisée des contenus audio. Doté de performances qualitatives similaires à celles d’un casque haute fidélité, ce casque binoral ouvert (pour ne pas couper le visiteur de l’espace sonore ambiant) devra aussi embarquer un système d’orientation permettant à l’exploitant de connaître à tout instant sa position et son orientation.

Faisant également partie des parcours scénographiques (cinq en tout), les salons 
de réception du XIXe siècle accueilleront des dispositifs à visée plus pédagogique comme la Table des marins permettant de reconstituer tactilement les voyages d’exploration et les fameux combats navals de l’époque. Dans
 le même circuit court, des grands Miroirs dansants à trois faces motorisées diffuseront des films évoquant les bals donnés au XIXe siècle. « Nous attendons 600 000 visiteurs par an, remarque Philippe Bélaval, président du CMN (Centre des monuments nationaux). C’est un objectif à la fois raisonnable et ambitieux. » Pour ce faire, le maître d’ouvrage mise sur le numérique, « un outil adapté pour toucher un large public et faire de l’Hôtel de la Marine le point de passage obligé d’une visite de Paris ».

 

 

* Article paru pour la première fois dans Sonovision #12, p.28-31Abonnez-vous à Sonovision (4 numéros/an + 1 Hors-Série) pour accéder, à nos articles dans leur totalité dès la sortie du magazine.

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